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Vers une pratique philosophique

 L’idée d’une pratique philosophique non seulement exercée par les philosophes mais encore par le quidam soulève d’emblée de vraies interrogations. Tout d’abord, force est de constater que le philosophe d’aujourd’hui se reconnaît plus volontiers théoricien que praticien et se voit peu enclin à associer ce même quidam à sa réflexion. Réticences paradoxales quand on pense que l’enseignement de la philosophie est bien le lieu privilégié des classes de terminales… Activité d’éveil, velléité à édifier des « têtes bien faites plutôt que des têtes bien pleines », la philosophie possède certes des intentions mais est-il jamais question de sa mise en pratique ?
 Si l’on regarde en marge des courants académiques, on détecte tout de même un certain nombre d’initiatives pratiques fondées sur la démocratisation de la pensée philosophique. Il faut souligner les difficultés auxquelles se heurtent ces initiatives tant il est vrai que la philosophie s’inscrit en droite lignée d’une tradition élitiste. Consultations philosophiques, philosophie pour enfants ou autres applications fleurissent doucement ici et là sans trouver toutefois de reconnaissance véritable. C’est pourquoi nous allons examiner ce que peut être, si jamais elle existe, une pratique philosophique.
 Pour ce faire, nous mettrons en lumière la subjectivité propre à toute pensée individuelle, et nous en chercherons l’objectivité dans la confrontation avec l’autre. Derrière celle-ci se dessine-t-il les prémisses d’une activité qui donne à chacun une prétention à l’expression philosophique et une fonction avérée dans la réflexion commune ? « L’amour de la compréhension » vécu dans la confrontation avec l’autre garantit-il à lui seul la diffusion d’une pensée rationnelle ? 

 La matérialité de la pensée – L’expérience pratique de la philosophie trouve ses ressorts fondamentaux dans la confrontation de la pensée personnelle avec la totalité du monde. L’existence humaine, la pensée, s’inscrivent dans un champ extrêmement riche d’informations culturelles, scientifiques, techniques, compliquées de mythes plus ou moins tangibles. Notre pensée y trouve une influence constante. Oser la confrontation de notre subjectivité avec le reste du monde est non seulement nécessaire mais encore très ardu tant il est vrai que notre esprit se déforme facilement, que cela soit dans la tentation de faire coïncider une idée avec un ensemble culturel plus vaste, ou que cela soit dans le but de lui octroyer la place qui est sienne sans être tenté de la maximiser.
 Mais la matérialisation de la pensée philosophique passe avant tout par le dialogue avec l’autre, cet autre « nous-même » à même d’émettre un avis personnel sur notre point de vue. En tant que spectateur, il décèle plus facilement les incohérences, les difficultés éventuelles de notre raisonnement. Sans lui octroyer la prévalence de son analyse sur la nôtre, le fait même de l’argumentation nous place en position de clarification de notre pensée. Dès lors, s’instaure une communication qui confère à l’idée singulière et abstraite une incarnation perceptible.  
 En dernier lieu, force est de reconnaître la nécessité de la matérialisation, donc de la pratique philosophique, afin de rendre justice à la cohérence de notre pensée. Sans l’unité avérée de la prose ou du discours, il demeure objectivement impossible de déterminer l’unité du raisonnement qui les sous-tend. D’une certaine manière, cette qualité « mystérieuse » de rationalité qui n’est pas directement sensible au penseur devient matériellement ostensible par le biais de l’autre sans lequel il n’y aurait pas, en définitive, de penseur.  

 Qu’est-ce que philosopher ? – Conscients de cette nécessité de la confrontation, il devient possible de mettre en place des exercices pratiques de philosophie visant à éprouver la pensée individuelle. Le dialogue invite en outre chacun à déceler les présupposés inhérents à sa pensée puis à les analyser en profondeur de façon critique jusqu’à enrichir l’idée initiale au point de la reformuler en concept. La conscience de soi en tant qu’être pensant, d’une culture et d’une éducation propres, permet de dépasser le champ restreint du mimétisme mental et de progresser au cœur de soi.
 La première opération reliée à l’identification des préjugés dans ses raisonnements requiert en effet la capacité à prendre conscience de soi. Et pour identifier les préjugés, il s’agit dans un premier temps de considérer l’absence de ces préjugés chez l’autre pour s’apercevoir de ce qu’ils sont des préjugés. En reconnaissant cette différence, il nous devient possible de replacer notre pensée dans un registre plus large. Au final, les choses n’apparaissent bel et bien que dans le rapport à l’autre. 
 En somme, dans toute opération d’identification de sa propre pensée il s’agit de « penser l’autre ». Mais reconnaître les partis pris de notre pensée ne la rend pas plus valide d’un point de vue collectif. A cette fin, il convient de la soumettre au cible de la critique en « pensant notre pensée à travers l’autre ». Formuler des soupçons, des interrogations revient à sortir de soi, à se dédoubler intellectuellement. Forts de ce recul temporaire, nous avons désormais la capacité de soulever des problématiques quant à notre pensée. C’est bien là que peut avoir lieu ou pas le stade de la conceptualisation. En outre, l’émergence du concept est pour ainsi dire le fruit d’une réflexion commune n’ayant eu lieu qu’en soi. Pour ce faire, nous devons recourir à des définitions communes, des bases de réflexions adjacentes qui sont le fondement de toute communication, pour ainsi dire, l’alphabet du concept philosophique. L’opération de conceptualisation offre alors l’occasion d’un regard nouveau sur une problématique précise.  
 
 L’atelier de philosophie – L’atelier de philosophie a pour triple vocation de permettre à ses participants de s’essayer à un exercice pratique de philosophie, de produire des concepts, et ce, dans un climat collectif. Il ne s’agit donc pas à proprement parler de cours magistraux où le maître dispense une connaissance descendante, pas plus que d’une discussion de café philo, car, à l’instar de tout atelier d’art, chacun des participants se doit de travailler, de contribuer de sa réflexion. Tours de table, interpellations, prises de parole, sont autant de témoins à l’engagement de chacun. Par ailleurs, il sera question, via l’atelier, de produire quelque chose, un résultat final né de la confrontation avec l’autre.
 Le déroulement d’un atelier de philosophie obéit à un ordre spécifique. Tout part d’un questionnement mutuel sur la base d’une thématique d’ordre général. Un premier participant offre une réponse possible que ses confrères sont amenés à évaluer, éclaircir, tester. La validité des questions posées est soumise à l’ensemble du groupe en tant qu’instance de surveillance. En outre, toute déclaration refusée à la majorité par le groupe sera écartée du raisonnement. De cette manière, chaque participant se voit invité à contribuer de son analyse à la réflexion. Au final, il sera question de parvenir à problématiser le questionnement initial, d’en saisir les enjeux et les concepts clefs.
 Après cet exercice de dissertation collective, a lieu l’exercice de narration au cours de laquelle chaque participant est invité à lire une courte histoire de son cru en illustration d’une question d’ordre général. Les membres du groupes choisissent ensuite une seule histoire afin de la faire passer au crible de leur analyse. De la même façon que pour la dissertation collective, il s’agit de tirer les enjeux et les concepts philosophiques de l’histoire de façon à en extraire une problématique singulière.
 En dernier lieu, l’atelier philosophique propose un travail sur texte, que cela soit un extrait d’une œuvre philosophique ou littéraire. Chacun tente d’exposer son analyse du texte dont l’intention fondamentale devra être capturée au gré d’une courte phrase.  

 Le concept même d’atelier philosophique, dans la mesure où chaque participant est invité à y exposer son raisonnement, soulève une question plus profonde : sommes-nous tous à même de philosopher et quand bien même, est-ce là être philosophe ? Il semble bien que l’acte de philosopher soit partie prenante de l’acte de penser avec rationalité et que cette rationalité soit le fruit d’un échange d’idées éprouvé à un degré collectif.
 D’une manière générale, philosopher consiste à identifier des idées, des problématiques, et à être capable d’en faire une analyse critique personnelle mais aussi collective. C’est de cette dernière que peut ensuite émerger le concept sous-jacent. En outre, c’est de la confrontation avec l’autre que naît l’esprit philosophique pour autant qu’elle structure et matérialise la pensée individuelle.
 Distinguons toutefois la prétention philosophique, laquelle se cache derrière une connaissance fondée sur un ensemble de pré-requis jugés indispensables à l’acte philosophique en lui-même, de la capacité propre à tout homme à élaborer un raisonnement intelligible par ses pairs. En partant de cette dernière option, il semble bien que chacun puisse philosopher à son niveau, avec son degré de connaissances et d’aisance à conceptualiser puis à restituer sous forme écrite ou orale.
 A l’instar de tout champ disciplinaire, la philosophie autorise un regard sur le monde et l’homme et participe de l’évolution même de notre cerveau. Depuis le cortex rationnel instruisant la pensée comme outil de représentation du monde, la philosophie explore les arcanes du langage et de la dialectique pour formaliser les enjeux propres à l’existence de l’être dans l’univers. Son exercice, inhérent à toute réflexion sur le sens de la vie, permet à l’homme de saisir les règles commandant au vivant, de la même manière que le biologiste interroge le métabolisme et que le psychologue sonde les mécanismes internes de la conscience. Véritable élan du cerveau dans sa quête d’identité et d’harmonie, la philosophie dépasse le cadre même de son contenu cognitif en tant que pensée se pensant elle-même dans ce mystère de l’homme qui l’instruit autant qu’il l’interroge.

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