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Le questionnement introspectif – Les travaux du psychanalyste Paul Diel nous éclairent sur le sens du mot introspection. De fait, à ses yeux, celle-ci se fonde sur l’observation des désirs. Car c’est le désir qui nous porte. A l’instar de l’organisme unicellulaire, réagissant au milieu ambiant via un double processus d’excitation/réaction, c’est la satisfaction qui sous-tend toute évolution. Et il n’est pas de satisfaction sans désir préalable, quel que soit son degré d’élaboration et de subtilité. Toutefois, au gré de l’évolution, le vivant a instauré un décalage entre l’excitation ressentie et la réaction encourue. Fort de capacités cérébrales avancées, l’homme, par exemple, s’est vu à même de développer des images mentales chargées d’émotion à l’origine même de l’imagination. Son rôle est de nous permettre de nous représenter le monde. Mais, évidemment, « la description n’est pas la chose » selon l’expression de Krishnamurti. L’imagination nous sert de boussole. Et Paul Diel nous encourage à user de la capacité de « délibération » afin de porter un regard lucide sur nos désirs, en espérant qu’au final nous détections le désir fondamental qui nous anime. Du « connais-toi toi-même » de Platon, l’introspection instaure le « connais tes désirs et tu sauras qui tu es ».
L’être humain est avant tout un être de désirs démultipliés tout au long de notre évolution. Toutefois, on répertorie quatre types de désirs fondamentaux se répartissant de façon ascendante. Le premier répond au besoin biologique de conservation, au désir de vivre que notre société a transformée peu à peu en désir de vivre mieux. Un second besoin biologique est celui de perpétration de l’espèce, c’est le désir sexuel. Chez l’homme cette pulsion libidinale s’est enrichie d’une dimension affective. En troisième lieu intervient la pulsion d’évolution par laquelle le vivant cherche à harmoniser son milieu intérieur et l’organisation de l’espèce dans son espace de vie. Ce désir est particulièrement développé chez l’homme pour qui il s’est sublimé en une quête spirituelle basée sur l’amélioration de soi. Enfin, un dernier besoin profond pousse l’homme à exprimer sa créativité.
La clarification des désirs – Le fait est que tous les désirs nécessitent un assouvissement à leur niveau. Mais cela n’est pas facile au quotidien, car notre mode de vie s’est développé autour d’une kyrielle de désirs plus ou moins superficiels ayant le plus souvent trait à des préoccupations matérialistes. En quelque sorte, ces désirs doivent faire l’objet d’une délibération introspective qui, loin de les réprimer ou de les nier, les agence en usant du compromis autour d’un besoin plus fondamental. Raccorder ces désirs « ordinaires » à une quête plus profonde a ce don de conférer un ordre en nous, un sens pour ainsi dire, nous sortant de l’ornière de l’ennui, du cafard, du sentiment de culpabilité propres à tout être ayant le sentiment de se gâcher.
Cette opération de clarification des désirs nécessite une alliance parfaite entre nos deux hémisphères cérébraux. Du côté droit, notre intuition, notre imagination nourrissent le terreau de nos rêves et ressentent si la voie que nous prenons nous convient ou pas. De l’autre, la raison logique et analytique se prête à une analyse essentielle des contingences matérielles, des opportunités propres à notre vie en société susceptibles de nous permettre de mettre sur pied stratégies et projets « possibles ». Certains verront certainement une forme manifeste d’égoïsme dans cette auto-contemplation, seulement celle-ci n’est jamais qu’une façon d’évaluer nos moyens afin d’atteindre nos buts. En dernière analyse, dans cette tâche qui consiste à clarifier nos désirs, à déceler le fondamental, rien n’est moins simple que d’accepter sereinement leur validité. Si nous nous fions uniquement à notre ressenti, à notre imagination projective, nos désirs sont soumis à des variations d’humeur tantôt positives, tantôt négatives qui ne permettent pas leur ancrage dans le concret. Nous nécessitons en effet du bon sens, du courage et une détermination certaine pour inscrire un désir dans la matérialité. L’épreuve du temps requiert plus que de la mémoire, plus que de la stratégie, en outre, elle impose au désir de s’étoffer en profondeur de la charge de nos rêves, de nos pensées et de notre ressenti en symbiose avec nos facultés physiques, émotionnelles, intellectuelles et spirituelles. En cela, un désir fondamental se reconnaît par sa façon de faire coopérer toutes les dimensions de notre être et d’entraîner dans son sillage tous les désirs subalternes que la vie suscite en permanence en notre sein.
Les trois fonctions – En 1928, le folkloriste russe Vladimir Propp publie un ouvrage d’analyse des contes intitulé Morphologie du conte dans lequel il établit qu’en réalité tous les contes n’en formeraient qu’un seul tiré d’une même structure logique. Les contes, fictions intentionnelles, sont des vecteurs de la sagesse humaine dont la symbolique, au même titre que celle des rêves, interpelle les couches les plus profondes de notre inconscient. Chaque conte stimule donc notre esprit au gré d’un scénario fondamental bâti autour de phases successives et de fonctions primordiales : la fonction spirituelle, la fonction martiale et la fonction nourricière.
La fonction spirituelle répond à la faculté de discernement. Celle-ci permet d’évaluer la validité d’un désir formulé, les conditions de son émergence, les raisons motivant sa réalisation. Elle permet encore d’établir un lien entre le désir émis et le besoin fondamental auquel il se rattache. De là, elle est à même d’en extirper une vision idéale selon une quête qui nous grandira et nous reliera aux autres. Au bout de cette analyse que la fonction de discernement permet, il nous revient de formuler clairement notre décision de réaliser ce désir en fixant des objectifs concrets.
La seconde fonction met en avant la faculté d’adhésion. Celle-ci est dite martiale car elle repose sur un engagement immédiat, total et irrémédiable dans une quête à laquelle il s’agira de dédier le temps qu’il faudra sans conditions de restriction préalables. Semblable à l’idéal chevaleresque, l’implication dans sa quête ne doit pas être assimilée à une quelconque forme de fanatisme, l’engagement inconditionnel n’ayant d’autre but que de mobiliser l’ensemble de nos ressources et de nos facultés.
Les deux précédentes fonctions apparaissent assez naturelles pour quiconque ayant jamais cherché à se réaliser. Toutefois, le sens commun nous rappelle bien vite que l’accomplissement de nos désirs n’est pas chose facile. Le rôle de la troisième fonction, fonction nourricière, qui repose sur la créativité, est justement de nous suppléer dans notre quête. Par son biais, il nous devient possible de puiser dans nos ressources et de tirer bénéfice des opportunités extérieures. En fait, à chaque instant, il s’agit de repérer les sources potentielles d’aides qui se présentent à nous. Et une fois le désir réalisé, la quête accomplie, nous en sortons enrichis de forces, de savoirs et de qualités inédits.
Y a-t-il jamais garantie de succès dans toute entreprise que l’on mène ? Nous vivons dans un monde fondé sur le résultat et la validité immédiats. En d’autres termes, pourquoi risquerions-nous nos biens, nos relations, en vue d’une réalisation hypothétique de soi ? Et le bon sens nous enjoint à jouer de prudence par les temps qui courent. Mais nous savons tous que l’insatisfaction qui nous ronge dans la stagnation répond à une pulsion d’évolution fondée sur la recherche d’un bien-être accru. Nous savons également à quel point il est important de se sentir épanoui dans sa vie, et que cet épanouissement réclame que nous manifestions de l’intérêt, de la curiosité pour soi. Mais en apprenant ainsi à nous connaître, en cherchant plus loin, plus profond, nous prenons un risque, précisément celui de nous remettre en cause. Dès lors, soit nous prenons la responsabilité de notre introspection, soit nous développons un sentiment latent de culpabilité.
A rebours de notre époque, la quête de soi exige du temps, une pleine attention, des compromis certainement, mais encore une volonté inébranlable non basée sur un profit spécifique. Le chemin nous octroie des ressources nouvelles et un équilibre serein qui n’est cependant jamais garanti. Et pourquoi peiner à la tâche, pourquoi s’efforcer dans cette quête d’harmonie ? Toute simplement parce que si nous ne faisions que ce pour quoi nous croyions avoir la force suffisante, nous ne ferions que répéter nos réalisations du passé, vu que ce sont celles-ci qui justement nous ont donné une évaluation momentanée de nos forces. Or, nos limites ne devraient pas dicter nos actes, mais justement en découler. « L’homme se mesure devant l’obstacle » écrivait Antoine de Saint Exupéry.
Mais n’y voyons pas non plus une lutte acharnée ne mettant en jeu que l’affrontement de nos forces. L’homme avance pas après pas, apprend de ses erreurs et se base sur ses échecs et réussites passées pour identifier des stratégies susceptibles de le faire avancer dans la plus grande intelligence. En outre, il n’existe pas de voie toute faite pour réaliser un désir inédit, il n’est que l’exercice d’une lucide persévérance de tous les instants. C’est l’acte qui nous révèle.