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Le jeu des relations – A l’instar de la pensée de Krishnamurti, « être, c’est être en relation ». Dans ce rapport tissé avec l’autre apparaissent parfois clairement, parfois avec opacité, nos intentions, nos motivations, nos mobiles. En un mot, les relations sont le miroir de notre identité. Et si l’on tient compte du fait que la pulsion qui sous-tend toute action chez l’homme est de l’ordre de la recherche du plaisir, de la satisfaction (Cf. article Les trois cerveaux, La nature des émotions ), nous comprenons aisément que les relations que nous entretenons ont un rapport fondamental avec notre affectif.
L’autre nous renvoie en effet une estimation de nos attitudes, et sur la base de son approbation ou de sa désapprobation, nous définissons les limites de notre identité. Il existe cependant invariablement un écart entre la façon dont on voudrait être perçu et l’image que l’autre nous renvoie, et vice versa. Dans cette recherche d’adéquation, s’établit un type de relation dont l’enjeu est la recherche de satisfaction.
Tout être vivant a en effet pour but primordiale de maintenir sa structure pérenne. A cette fin, le cerveau se base sur deux indicateurs : la plaisir et la douleur. Ce qui explique que les relations qui nous apportent du plaisir s’inscrivent dans la durée alors que celles qui augurent stress et mal-être soient vouées à la cessation, voire au conflit. Toutefois, il arrive que tout ne soit pas si simple, surtout quand on pense aux souffrances qu’on peut subir ou générer dans certaines relations. C’est sans doute là que la psychanalyse trouve son domaine de prédilection en venant nous éclairer sur la nature de ces souffrances que, paradoxalement, nous nous infligeons par assouvissement divergent d’un plaisir inassumé. Pris dans l’étau de ce genre de relations reproduisant d’anciens schémas que nous n’avons pas encore solutionnés, nous nous murons dans l’inhibition.
Comportements face à la douleur – Comme nous l’avons souligné, nos comportements répondent de facto à un double principe de plaisir et de douleur. Et cette dominante biologique trouve un écho frappant dans notre rapport aux autres. Quand ces relations sont sources de stress ou d’angoisse, c’est qu’elles incarnent une ancienne blessure ou augurent une douleur à venir. Dans ce cas, nos comportements reposent sur des mécanismes de défense : l’agressivité ou la fuite, alternatives à l’inhibition.
Les relations sociales font et défont notre vie au gré de leurs apports, positifs ou négatifs. En cela, toute relation est un défi puisqu’elle risque de mettre en péril notre équilibre intérieur. Souvent, nous parvenons à négocier ces défis via la communication ou l’action. Parfois, nous sublimons les relations qui nous blessent par le biais d’une activité créatrice, ou par le fait d’une relativisation forcée. Mais il arrive que la peur l’emporte et qu’elle nous incite à fuir ou à renoncer.
Le mécanisme de la fuite met en scène des positionnements défensifs partant du refus et allant jusqu’à la victimisation en passant par la répression et la projection. Refuser, c’est bien évidemment éviter, contourner par la distraction un problème, voire en nier l’existence. La répression quant à elle consiste à refouler le problème dans l’inconscient. Mais le problème en question s’exprimera alors par d’autres moyens tels que les symptômes psychologiques. De là, si nous continuons à fuir, incapables de nous sortir de notre drame, nous le reprochons aux autres en projetant les causes sur eux. Il n’y a qu’un pas à la victimisation qui consiste à se déculpabiliser vis-à-vis du problème. Mais attention, en nous coupant ainsi de la cause de nos douleurs, pour ainsi dire en sortant du réel, nous développons un terrain propice à la névrose en tant qu’impossibilité à accepter une situation ou relation donnée.
Le mécanisme de l’inhibition – Sur le plan humain et journalier, cette observation amène à constater que l'inhibition de l'action est le résultat de la non possibilité pour un individu à contrôler son environnement au mieux de son plaisir, de son équilibre biologique et de son bien-être. Face à son incapacité à être efficace, il n'a plus qu'une solution : abandonner.
Les mécanismes de l’inhibition s’ancre avant tout dans le souvenir de l’inefficacité de l’action au niveau du cerveau limbique, en tant que centre de promotion et de censure des émotions vécues. L’inhibition qu’il induit prend effet dans les neurones de la moelle épinière et gèle l’activité motrice. Cette incapacité à gérer la situation inhibante va conduire à un état de stress latent réactivable au seul souvenir de celle-ci. De là, la maladie peut survenir en tant que témoin visible de cette impuissance.
De cet écart entre la volonté de faire et l’incapacité à le faire naît évidemment une grande frustration. Une pulsion nous pousse à agir d’un côté, et de l’autre, quelque chose nous retient. Dans le contexte social, nous connaissons tous ce genre d’inhibitions plus ou moins invalidantes. Soit nous nous interdisons d’agir selon notre bon vouloir pour des raisons psychologiques, soit nous ne le faisons pas par souci de conformité avec la morale et les valeurs sociales. De la sorte, les notions de plaisir et de comportement social sont parfois en opposition radicale. Nous parlons ici de la soumission au supérieur hiérarchique dans le monde du travail, de l’effet de carcan imposé à l’enfant par sa classe socioculturelle. Mais l’inhibition peut également tout simplement tenir à un manque d’information qui pose la question du comment faire. Cela soulève directement la notion de peur de la façon dont on va être perçu, de l’impact dans l’avenir de nos actions incertaines. En d’autres termes, l’inhibition se niche potentiellement à tous les stades de nos incertitudes d’êtres humains socialisés.
Comme cet article l’a mis en valeur, l’être humain a progressivement intégré sa dominante biologique dans un réseau social de plus en plus subtil de par ses codifications et ses réseaux d’échanges. Pour ainsi dire, au gré de son évolution, ses instincts sont devenus aussi complexes que sa pensée. Dans une sorte de cohabitation symbiotique, notre aptitude relationnelle s’est superposée à nos réflexes biologiques pour former une entité enrichie.
Certes, nous adhérons au principe de recherche du plaisir et à celui de fuite de la souffrance, mais avec le développement de notre raison, nous avons appris à sortir de l’exigence tyrannique du présent inassouvi pour élaborer des stratégies à même de nous conférer un plaisir différé. En cela, l’effet de socialisation a eu ce double pouvoir de nous donner accès à des plaisirs plus subtils s’inscrivant dans la continuité, mais également celui de nous exposer à la menace de la frustration. C’est sans doute la raison pour laquelle nous accordons une telle importance à trouver un maximum d’épanouissement social. C’est sans doute pour répondre à la question du « comment vivre le plus librement dans le jeu social » que nous consultons, depuis un jeune siècle, psychanalystes et autres psychologues.
L’être humain est un paradoxe. D’un point de vue technique il est capable des plus incroyables prouesses. Et d’un point de vue psychologique, il se comporte encore ici et là comme ses ancêtres, avide de pouvoir et vecteur de violence et d’intolérance. Certains verront le jeu social comme un paravent à l’agressivité et à l’anarchie certes inconsistant mais efficace. D’autres n’y verront qu’un fade maquillage qui ne trompe que trop grossièrement une nature animale reniée. Quoiqu’il en soit, les règles mises en jeu dans la vie en société ont ce mérite d’élever nos débats, nos facultés vers un point que beaucoup d’entre nous espèrent sans même le formuler : et si tout cela n’était qu’une étape supplémentaire dans notre évolution ? Auquel cas, à quand l’avènement de l’homo spiritualis, s’il en est ?